Papiers retrouvés – I / VI (Quelques notes prises en Grèce – Été 1998)

Tout ce néo-grec dispersé dans le monde, avec canon plus ou moins formel. Il peut s’agir d’ensembles diversement imposants et plus ou moins homogènes ou de simples détails, des éléments décoratifs placés ici et là. Ce néo a ses beautés — ses charmes —, il n’en masque pas moins le grec d’époque au point que même sur l’Acropole, face au Parthénon, il faut un certain temps pour reprendre ses esprits et envisager la source dans toute sa pureté.

Je suis devant le Parthénon, je suis dans le Parthénon (on pouvait encore y pénétrer au début des années 1980), je me frotte les yeux : trop de lumière, trop de références, trop de néos… Je dois rajeunir mon regard, je dois régénérer mon regard. Il me faut comprendre cette unité spatiale et rythmique (les analogies musicales) que propose la Grèce des origines, une unité fragmentée et dispersée par tant de néos… Je n’ai pas trente ans et, d’un coup, je me sens vieux, très vieux, devant cette Grèce. Ma mémoire est encombrée et à chaque mouvement je m’empêtre dans ma brocante.

Je suis sur l’Acropole. Ce n’est que peu à peu, insensiblement, que m’apparaît l’unité de cette construction (pourtant bien mutilée). Dans un texte de présentation à l’architecture grecque, Max Bill note : « Je me tiens entre deux rangées de colonnes et regarde ce qu’elles délimitent dans le paysage. De côté, les colonnes cachent le paysage, car, grâce à leur perspective, elles forment une surface où la lumière pénètre par des intervalles invisibles. En revanche, lorsqu’on se tourne, on voit latéralement, entre les rangées. Je crois que pour nous, aujourd’hui, cet espace à la fois fermé et ouvert peut constituer l’une des expériences les plus importantes que l’architecture des temples grecs ait à nous offrir ». Ces lignes sont une confirmation de ce que j’ai éprouvé lorsque j’ai détaillé des temples grecs pour la première fois : le Parthénon d’Athènes puis le temple d’Apollon, à Bassae, un temple que Pausanias attribue à Ictinos, l’architecte du temple d’Héphaïstos, contigu à l’agora d’Athènes. Cet espace à la fois fermé et ouvert peut constituer l’une des expériences les plus importantes que l’architecture des temples grecs ait à nous offrir… C’est cela, c’est exactement cela.

Porte d'Arcadie à MessèneMessène. La porte d’Arcadie et son colossal linteau. 

Visite de Messène, une ville grecque peu visitée — et je ne m’en plaindrai pas, rien n’étant plus déprimant que le tourisme de masse. Messène, où j’en reviens à Épaminondas le Thébain. Ce stratège, l’un des meilleurs de la Grèce antique, est bien décidé à en finir avec la puissance de Sparte, et dans son fief même du Péloponnèse. Appelé par les Arcadiens, il hésite à attaquer directement cette redoutable cité et prend la décision de commencer par l’affronter sur le terrain politique et diplomatique. A cet effet, il se présente comme le défenseur du principe d’autonomie auquel Sparte ne cesse de se référer et proclame l’indépendance de la Messénie soumise à la domination lacédémonienne depuis deux siècles. Il y fonde une nouvelle capitale, Messène, qu’il entoure d’une muraille de près de six kilomètres, un chef-d’œuvre de l’architecture militaire. Cette enceinte qui déborde amplement la superficie de la cité peut accueillir toute la population de la région et résister à des sièges prolongés et d’autant plus aisément que les Spartiates n’ont aucune pratique de la poliorcétique (πολιορκητικός). C’est un coup très dur pour Sparte.

L’enceinte de Messène et ses tours alternativement rondes et carrées. La porte d’Arcadie et la cour circulaire qui la précède, un élément du système défensif. Très bel appareil, avec assises lisses des orthostates et du couronnement. Les parements des carreaux ornés de petites entailles disposées régulièrement, ce qui est du plus bel effet lorsque la lumière éclaire ces surfaces latéralement.

Le temple grec, un monde rainuré (ou strié) tant dans sa structure générale — avec l’alternance plein/vide des colonnades — que dans maints détails : cannelures, triglyphes, annelets des chapiteaux, etc. Le dorique est plus franchement strié que le ionique qui offre palmettes, volutes, oves, etc. Strié aussi les amphithéâtres et leurs gradins.

Marches diurnes et nocturnes dans Athènes. D’est en ouest, du nord au sud. Je finis par m’intéresser au moins autant et même plus à l’Athènes moderne (cette ville née dans les années 1830, lorsqu’elle devint capitale du nouvel État hellénique) qu’à l’Athènes antique. En 1831, Athènes ne comptait que… quatre mille habitants. Le choix d’Athènes comme capitale du nouvel État ne s’est pas fait spontanément, contrairement à ce que l’on pourrait penser. A ce propos rappelons qu’Athènes n’a été élevée au rang de capitale du jeune État qu’en 1843 et que Nauplie a tenu momentanément ce rôle. Le choix d’Athènes doit beaucoup à Othon Ier, ce prince de Bavière devenu roi de Grèce, philhellène comme son père, Louis 1er de Bavière.

Le 29 juin 1833 est approuvé le plan d’urbanisme élaboré par Stamatios Kleanthis (Σταμάτιος Κλεάνθης) et Eduard Schaubert, avec ce triangle formé par les rues Stadiou (Οδός Σταδíου) et Piréos (οδός Πειραιώς), la rue Athinas (Οδός Αθηνάς ), ma préférée, celle qui embaume la pistache à la nuit tombée, constituant la bissectrice de l’angle formé par ces deux rues. Le plan est repoussé par les Athéniens, car supposant un nombre considérable d’expropriations et un coût prohibitif. Il est revu, en l’occurrence par Leo von Klenze, et approuvé le 18 septembre 1834. Ce plan reprend celui de Stamatios Kleanthis et d’Eduard Schaubert ; mais la largeur des rues, les dimensions des places et de la zone archéologique autour de l’Acropole y sont réduites. Étudier les plans de la nouvelle ville du Pirée, conçus également par Stamatios Kleanthis et Eduard Schaubert. Considérant le développement très rapide d’Athènes, un nouveau plan d’urbanisme est élaboré vers la fin 1860 par une commission présidée par le colonel D. Stavridis. Étudier ce plan. Le grand incendie du marché, en 1884, permet à la Société archéologique d’Athènes d’amplifier l’aire des fouilles autour de l’Acropole et de mettre à jour, au moins partiellement, la Bibliothèque d’Hadrien et l’Agora romaine.

Lu « Le Voyage de Sparte » de Maurice Barrès, dégoté chez un bouquiniste d’Athènes. Si je n’ai guère été ému par le Maurice Barrès de « La colline inspirée », celui de « Gréco ou le secret de Tolède » et celui que je viens de lire m’ont captivé. Je me suis retrouvé dans sa peau, j’ai vu avec ses yeux. Peu de récits de voyageurs m’ont autant captivé — et j’insiste sur le verbe, si souvent employé sans vraiment y penser, automatiquement. « Les masures accrochées aux flancs de l’Acropole me redisaient la phrase dont vécut la mélancolie des voyageurs romantiques : ‟Athènes n’est plus qu’un village albanais ” », une remarque que j’ai rencontrée chez d’autres voyageurs et qu’une grand-tante m’a confirmée par des lettres retrouvées.

Vase grecSur cette coupe ionienne (env. 550 BC), une saturation de l’espace comparable à celle qui se déploie sur les vases crétois avec poulpes.  

La peinture grecque sur vase ! Que d’heures passées au Musée National Archéologique d’Athènes, à l’étage supérieur, loin de la grande statuaire et des pièces prestigieuses entre toutes, des heures passées à détailler des fragments de céramiques, avec éléments (d’un vocabulaire) à replacer dans des espaces inédits pour une exposition de gravures à laquelle j’ai commencé à travailler dans mon atelier de Plaka.

La peinture grecque. Ma préférence pour la peinture à figures noires, plus spontanée, presque gestuelle parfois, avec ces détails gravés à la pointe dans le noir des figures — pensons à la technique de la carte à gratter (scratchboard). Avec la peinture à figures rouges, le noir est inversé, il représente le fond, les figures étant laissées à l’ocre clair de l’argile. Les détails de ces figures sont tracés au pinceau, par réserves, ce qui permet une ligne plus souple et modulée (avec pleins et déliés) que la ligne gravée, plus sèche mais plus nerveuse — de fait, je préfère cette dernière. La peinture à figures rouges qui a donnée tant de merveilles est moins spontanée : l’esquisse est indispensable et elle doit être si poussée que ce qui s’en suit s’apparente à du remplissage — du coloriage pourrait-on dire.

A noter. La figure noire ne sera remplacée que très progressivement par la figure rouge ; et pour certains usages spécifiques, elle survivra et ne disparaîtra qu’à une époque avancée de la période hellénistique. L’apogée de la figure noire et le moment classique de l’art archaïque sont à rechercher à Athènes, sous Pisistrate. Notre connaissance de cet art à son apogée nous est en grande partie fournie par ces fragments d’architectures, de sculptures et de poteries peintes utilisés pêle-mêle comme matériaux de construction après le sac des Perses en 480 puis 479 av. J.-C.

La préférence des Grecs pour le fini plutôt que pour l’audace explique en partie le remplacement de la figure noire par la figure rouge. Pour ma part, je le redis, je suis plus volontiers séduit par les compositions à figures noires — par une certaine spontanéité —que par le (très) beau métier de la figure rouge. Mon intérêt moindre pour les lécythes (athéniens) blancs et pour la peinture hellénistique — l’art hellénistique en général. C’est en remontant dans le temps que je me sens vraiment chez moi. Ma préférence pour la figure noire à la figure rouge mais aussi ma préférence pour l’art crétois (XVIIIe – XVe siècle av. J.-C.), l’art géométrique et l’art archaïque à l’art classique et à l’art hellénistique. Mais j’allais oublier les Cyclades et leurs idoles (3200 à 2000 av. J.-C.).

L’influence de l’Égypte sur la peinture crétoise. S’il est une civilisation que j’aurais aimé connaître, c’est bien la civilisation crétoise (minoenne), la Méditerranée orientale au milieu du second millénaire, alors que les souverains d’Égypte, l’Empire hittite, Cnossos et Mycènes étaient en étroit contact. C’était avant l’invasion de la Grèce des Achéens par les Doriens.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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