Notes diverses (février 2016) – 1/2

 

Il est question de Bernile Nienau dans une revue espagnole. Bernile Nienau, cette petite fille née en 1926 avec laquelle Hitler aimait se faire photographier au Berghof, sur l’Obersalzberg, entre 1932 et 1938, une petite fille qui répondait aux plus stricts critères de « la race aryenne » ainsi que l’avaient définie les « scientifiques » nazis. Agacé par cette présence qui rendait le Führer « gâteux », Martin Bormann ordonna une enquête sur la famille de l’enfant. Elle révéla que sa grand-mère maternelle était… juive. Le Führer en fut contrarié mais il continua à voir Bernile, née le même jour que lui (un 20 avril), un point auquel il attachait une grande importance.

Je rapporte cette histoire pour une raison précise : elle enrichit mon enquête sur les formes de l’antisémitisme, l’antisémitisme qui fait vraiment flèche de tout bois — l’image n’est en rien forcée. En entrant le nom « Bernile Nienau » sur Internet, j’ai eu la surprise de voir s’afficher d’assez nombreux liens en espagnol, certains d’entre eux prenant prétexte de cette histoire plutôt anodine pour glisser des sous-entendus à la charge des Juifs. Sur un blog que je me garderai de nommer afin d’éviter de lui faire de la publicité, un article se termine sur ces mots (je les traduis de l’espagnol) : « La petite Bernile était en réalité un quart juive (par sa grand-mère maternelle), en aucun cas une aryenne pure, ce qui ne dérangeait en rien Hitler qui lui aussi était un quart juif par son père, fils d’un Rothschild ». L’auteur de cet article qui ne connaît décidément pas la honte déclare par ailleurs qu’un Juif allemand sur quatre était nazi. D’autres blogs et sites espagnols donnent dans ce genre de délire. L’un d’eux laisse entendre à coup de « références » sorties d’on ne sait quel placard que presque tous les nazis étaient juifs ou plus ou moins juifs, que le nazisme n’aura donc été qu’une histoire entre Juifs…

 

Bernile NienauBernile Nienau (1926-1943)

 

L’Italie vient de perdre Renato Bialetti, le fils d’Alfonso Bialetti, l’inventeur de la Moka Express dans les années 1930. L’une d’elles a été aménagée en urne funéraire pour y recueillir ses cendres. Je me souviens que ma mère avait une Moka Express. Je revois cette cafetière en aluminium, avec ses nombreux angles obtus et sa poignée en plastique noir.

Entrevue avec Gilles Kepel dans « El País Semanal ». Son invitation à contextualiser les actualités, toujours, un exercice plus que jamais nécessaire dans ce monde de breaking news qui ne cessent de se bousculer. Contextualiser le terrorisme en particulier, avec cette nouvelle génération de djihadistes, la troisième, très différente des deux précédentes mais qui en est aussi la synthèse. La première génération naît en 1979, en Afghanistan. C’est un mouvement sunnite entraîné et armé par la CIA, financé par les Saoudiens et les pétromonarchies du Golfe. 1989, les Soviétiques se retirent et les étrangers venus combattre dans ce pays se mettent en tête de faire tomber dans la foulée les régimes algérien et égyptien. Mais les attentats de Luxor et dans le temple de Hatshepsout, en 1997, leur aliènent la population locale. La deuxième génération, le rêve du retour à l’Islam des débuts qui fit tomber des Empires sassanide et byzantin. (Précisons qu’il y parvint parce que ces deux superpuissances s’étaient mutuellement épuisées dans une lutte titanesque, avec une phase d’une intensité particulière entre 602 et 628.) Après la défaite de l’U.R.S.S. (identifiée à l’Empire sassanide) en Afghanistan, les djihadistes s’attaquent aux États-Unis (identifiés à l’Empire byzantin) avec les attentats du 11 septembre 2001. La troisième génération naît sous l’impulsion d’un intellectuel, Abu Musab al-Suri, auteur d’un livre d’environ mille cinq cents pages intitulé « Appel à la résistance islamique mondiale ». Architect of Global Jihad selon les mots du chercheur norvégien Brynjar Lia, Abu Musab al-Suri préconise une structure de type horizontal et non plus vertical (pyramidal), comme c’était le cas du temps d’Osama Bin Laden. Outre son manque de souplesse, cette structure pyramidale manquait de base territoriale. Cet intellectuel originaire d’Alep invite à se détourner des États-Unis et à se porter vers l’Europe, un continent où la coordination entre les États reste assez faible, un continent avec des frontières poreuses au sein de l’espace de Schengen. Par ailleurs, Abu Musab al-Suri a compris qu’un vivier de djihadistes potentiels s’est constitué au sein de la jeunesse musulmane du Vieux Continent, en France plus particulièrement. Daesh désigne une ligne générale avec laquelle le djihadiste doit se débrouiller. Son autonomie est grande. Ce mode opératoire donnera Mohamed Merah et les frères Kouachi pour ne citer qu’eux. Le passage de la deuxième à la troisième génération de djihadistes a surpris les services secrets et l’administration qui n’ont pas immédiatement compris que les prisons (voir le cas de Fleury-Mérogis) étaient devenues des incubateurs de la terreur.

Parution du livre « Stefan Zweigs brennendes Geheimnis » d’Ulrich Weinzierl. La presse titre, Stefan Zweigs Geheimnis: E war ein Exhibitionist. L’écrivain aurait été tourmenté par cette tendance. On lit ce genre de rapport avec un mélange d’indifférence et de surprise avant de s’exclamer : « Qu’importe ! »

Un article sur la finca du Doctor Gregorio Marañón (1887-1960), « La Finca del Cigarral »  dans les environs de Toledo où il reçut de nombreux hôtes illustres, parmi lesquels Miguel de Unamuno, José Ortega y Gasset, Marie Curie, le général de Gaulle, Alexander Flemming. La propriété est aujourd’hui gérée par son petit-fils, Gregorio Marañón Bertrán de Lis. Me procurer son livre « Memorias del Cigarral ». Ci-joint, un documentaire exceptionnel (en espagnol ; durée, un peu plus d’une heure) intitulé « Gregorio Marañón. Médico, humanista y liberal » :

https://www.youtube.com/watch?v=N3oPXgRQ7WY

Feuilleté des numéros de « Charlie Hebdo ». Quelques bons articles, plutôt rares, et le radotage habituel : le danger fasciste, l’extrême-droite, l’ombre du Maréchal, les pétainistes, etc… Le mot fasciste si généreusement assené par la propagande stalinienne et dont l’usage s’est répandu comme une épidémie est aujourd’hui quelque peu usé après un usage frénétique et inconsidéré depuis près de quatre-vingt ans. Les nazis eux-mêmes ont été traités de fascistes, ce qui est une manière de nier leur terrible spécificité. Le mot populiste tend à remplacer le mot fasciste mais assez maladroitement puisque plus personne n’ignore que le populiste peut être aussi bien « de droite » que « de gauche ». A ce propos, pourquoi ne pas rappeler que le nazisme et le fascisme sont des formes de socialisme ?

Je feuillette des numéros récents de « Charlie Hebdo » et je dois dire que la plupart des articles me donnent l’écœurante impression d’ingurgiter de la nourriture prédigérée. « Charlie Hebdo » s’était ressaisi après la tuerie du 7 janvier 2015. A présent, un an plus tard, le radotage semble avoir repris ses droits. « Charlie Hebdo » s’adonne à l’occasion au raccourci historique avec une assurance qui m’interloque. Il s’agit de mettre l’Histoire — le passé — au diapason de ses présupposés. Dommage !

Dans cet hebdomadaire, un article où Fabrice Nicolino s’en prend au Royaume-Uni avec une hargne de Franchouillard… de gauche. Que le Royaume-Uni ait « toujours le cul entre le Continent et les Amériques » est une richesse pour l’Europe, l’héritage d’une histoire qui n’a pas à rougir d’elle-même. Et ce qui suit me déplaît plus encore ; il écrit : « Londres voudrait bien le beurre et l’argent du beurre ». Tout d’abord, il me semble que c’est une tendance qu’ont tous les pays d’Europe, sans exception ; mais surtout, les British ont une culture de l’argent beaucoup plus élaborée que celle des Français, et c’est probablement ce qui vous agace Monsieur Nicolino, sans que vous en soyez vraiment conscient. J’écrirai un article à ce sujet.

Repensé à Pablo Iglesias (voir Podemos). Je suis convaincu, et depuis le début, que cet homme n’hésiterait pas à tuer s’il y était autorisé, s’il avait le pouvoir de le faire en toute impunité. Cet homme est dangereux. Lorsque j’ai lu l’article de Hermann Tertsch, le fils d’Ekkehard Tertsch, j’ai su que je n’étais pas le seul à le penser :

http://www.abc.es/opinion/abci-abuelo-pablo-201602171330_noticia.html

Un extraordinaire documentaire signé Robert Bober et intitulé « En remontant la rue Vilin » (1992). C’est l’un des plus beaux reportages sur la mémoire de Georges Perec, peut-être même le plus beau. Regardez et écoutez attentivement :

https://www.youtube.com/watch?v=ZBhQAyHRo3c

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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