Bruno Schulz, écrivain et dessinateur assassiné.

 

Witkiewicz – Gombrowicz – Schulz apparaissent en littérature comme « la sainte trinité d’un renouveau polonais » pour reprendre les mots de Maurice Nadeau.  

 

 Bruno Schulz

Un autoportrait de Bruno Schulz (1892-1942)

 

Bruno Schulz est né autrichien et a vécu en polonais ; il serait probablement devenu russe s’il n’avait été assassiné en tant que juif. Bruno Schulz est né à Drohobycz (aujourd’hui Drohobytch, en Ukraine), dans une partie de la Galicie alors intégrée à l’Empire austro-hongrois qui deviendra polonaise en 1918 puis russe en 1945.

Jacob Schulz, son père, un marchand-drapier, tient un important magasin. Son statut social est comparable à celui du père de Franz Kafka, Hermann, propriétaire d’un commerce de gros (mercerie) à Prague.

Bruno Schulz qui est parti à Lemberg (capitale de la Galicie, aujourd’hui Lwów) pour y suivre des études d’architecture, puis à Vienne où il fait un bref passage à l’École des Beaux-Arts, est de retour dans sa ville natale. Son père est mort, l’affaire a été vendue, la famille Schulz vit dans la précarité. Hormis quelques rares séjours à l’étranger (dont un à Paris), Bruno Schulz ne quittera plus Drohobycz ; il y enseignera le dessin durant près de vingt ans, dans un lycée. Il exercera son métier d’enseignant sans grande passion, ainsi qu’en témoigne sa correspondance.

L’un de ses amis tombe gravement malade. Il prend l’habitude de lui écrire afin de le distraire. Il lui rend compte de la vie quotidienne dans sa petite ville (y vivent environ quarante mille habitants) rendue fébrile par d’industrialisation. En effet, grâce aux ressources en pétrole de la région, les raffineries de Drohobycz sont alors parmi les plus importantes d’Europe, avec populations polonaise, ukrainienne, allemande et juive. Il évoque donc cette fièvre, avec enseignes lumineuses et amoncellements de biens de consommation proposés à la vente. Ces lettres constituent autant de récits à caractère épique, fourmillants de précisions, fantasques, hauts en couleur, trépidants, gorgés d’un humour aigre-doux avec multiplication des sens : on pense à une ville expressionniste à perspectives rayonnantes et brisées en constante multiplication ; on pense aussi aux techniques du collage du surréalisme. De fait, l’art de Bruno Schulz écrivain m’évoque une curieuse fusion du surréalisme et de l’expressionnisme, un surréalisme expressionniste, un expressionnisme surréaliste, autant de désignations qui ne rendent que très imparfaitement compte de cet art très particulier, riche en ingrédients, où les mots résonnent et emplissent de larges champs sémantiques, où le grotesque omniprésent éclate en bouquets de métaphores, avec la figure du Père — « Joseph » — bien présente et peut-être même centrale. Bruno Schulz s’investit toujours plus dans ses lettres. Toutes ne sont pas envoyées et nombre d’entre elles s’accumulent dans un tiroir. Un livre s’ébauche : l’histoire d’une petite ville, d’une famille et d’un enfant, élevée à l’épopée. « Les Boutiques de cannelle » (Sklepy Cynamonowe) paraît en 1934 à Varsovie, grâce au soutien de Zofia Nałkowska. Bruno Schulz a quarante-deux ans. Witold Gombrowicz le lit avec enthousiasme et le signale autour de lui. En 1937 est publié un autre recueil de récits, « Le Sanatorium au croque-mort » (Sanatorium Pod Klepsydrą), un livre moins déconcertant que cette première publication et qui de ce fait est apprécié d’un plus large public et récompensé par l’Académie polonaise de littérature en 1938. Ce livre laisse présager l’orientation de Bruno Schulz vers le roman, « Le Messie » dont le manuscrit a disparu dans les ruines du ghetto de Drohobycz.

Le 19 novembre 1942, Karl Günther, un collègue de la SS de Felix Landau, abat de deux balles dans la nuque Bruno Schulz alors qu’il marche dans la rue. Ainsi se venge-t-il de Felix Landau qui avait tué « son Juif », son dentiste personnel. On ne sait où repose le corps de Bruno Schulz. Ci-joint, un lien particulièrement émouvant où sont reconstituées virtuellement les peintures murales de Bruno Schulz — sa dernière œuvre — réalisées pour la chambre des enfants du SS Felix Landau, membre d’un Einsatzkommando qui admirait le travail du Juif Bruno Schulz :

http://www.ipw.lu/la-chambre-miraculeuse-de-bruno-schulz-2/#.VreEIhGo1Vs

Et, ci-joint, des extraits (en anglais) du journal tenu par Felix Landau dont Bruno Schulz fut « le Juif » :

http://www.holocaustresearchproject.org/einsatz/landau.html

En 1945, la partie de la Galicie où se trouve sa ville natale revient à l’U.R.S.S. (à l’Ukraine plus précisément). Les Soviétiques n’ont alors aucune raison de s’intéresser à un écrivain mort et qui écrivait en polonais, un écrivain qu’ils auraient à coup sûr jugé « décadent », « bourgeois » et j’en passe. C’est bien ainsi que Franz Kafka ou Marcel Proust, pour ne citer qu’eux, furent considérés dans l’U.R.S.S. de l’après-guerre. Il est vrai qu’en 1956, avec le mouvement initié par Khrouchtchev et qui toucha tous les pays du glacis soviétique, dont la Pologne, Bruno Schulz sortit de l’oubli et fut même célébré.

Cet air de famille entre Bruno Schulz et Franz Kafka ne doit pas nous tromper. Arthur Sandauer commence par souligner ce qui les rapproche pour aussitôt signaler ce qui les différencie et fondamentalement : le monde de Franz Kafka aspire au Bien, celui de Bruno Schulz est attiré par le Mal ; ascétisme d’un côté, sensualisme de l’autre, d’où cette différence de style : sobriété avec Franz Kafka, exubérance avec Bruno Schulz. Dans sa présentation à l’édition française des « Boutiques de cannelle », Maurice Nadeau va dans le même sens ; il écrit : « Il diffère de Kafka par un art tout autre. Son fantastique n’est pas de la même sorte : plus familier pourrait-on dire, même quand il devient cosmique, avec des allusions plus précises aux grands mythes bibliques — ni son écriture : plus artiste, plus symbolique (au bon et mauvais sens du mot), c’est-à-dire plus confiante dans les ressources d’un langage dont il s’enchante et dont, sous la forme d’un délire remarquablement contrôlé, il enchante ses lecteurs — ni son inspiration : sensualiste et souvent même sensuelle, plasticienne, amoureuse des formes… »

 

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« Les Boutiques de cannelle » (Sklepy Cynamonowe), l’édition de 1934.

 

Le dessinateur Bruno Schulz peut être rapproché des artistes démonistes du XIXe siècle dont l’ancêtre est Goya, avec ses peintures noires (pinturas negras). Et pensons aux gravures de la série « Los desastres de la guerra ». Les mises en scène de Bruno Schulz conjuguent le sadisme de la femme et le masochisme de l’homme, avec ce croisement : sadisme psychologique – masochisme physique de la femme / masochisme psychologique – sadisme physique de l’homme, ce que Bruno Schulz exprime avec une acuité inégalée dans ses dessins. L’arme des femmes pour tourmenter l’homme, toujours selon Bruno Schulz, est leurs jambes et leurs pieds. En observant nombre de ses dessins, on ne peut que penser aux écrits autobiographiques d’Arthur Adamov : « Je… Ils… » et « L’homme et l’enfant ». J’imagine volontiers ces deux recueils illustrés par Bruno Schulz. Les cycles des dessins des années 1920 annoncent les images — ou procédés — littéraires à venir. Les plus anciens de ses dessins sont constitués d’une suite d’illustrations pour un texte disparu, « Le livre idolâtre », exécutées suivant la technique du cliché-verre. Comme un certain nombre d’artistes, Bruno Schulz a produit des séries — variations sur un thème — d’importance variable ; certaines vont jusqu’à soixante-quinze dessins. L’essentiel des œuvres conservées est constitué de dessins au crayon ou à la plume, ces derniers étant le plus souvent une adaptation de dessins, principalement pour les besoins de l’édition. En effet, les nuances sont plus sèches avec le dessin à la plume (voir par exemple ces systèmes de hachures pour les ombres), donc plus faciles à reproduire. Les thèmes : nombreux autoportraits et portraits de son entourage ainsi que des séries qui rendent compte du masochisme et du fétichisme de l’artiste. Bruno Schulz illustra également des écrits autres que les siens, comme « Ferdydurke » de Witold Gombrowicz.

J’ai découvert l’existence de Bruno Schulz au cours de mes années d’études, par l’exposition « Présences polonaises » qui s’est tenue au Centre Georges Pompidou du 23 juin au 26 septembre 1983. J’ai abordé son œuvre par « Lettres perdues et retrouvées » (Pandora/Textes, 1979). Le maître d’œuvre de ce recueil, Jerzy Ficowski (1924-2006). Il a dix-huit ans en 1942, année de l’assassinat de Bruno Schulz. La lecture des « Boutiques de cannelle » le subjugue. Il se met à la recherche de son auteur mais Bruno Schulz est mort. Jerzy Ficowski entreprend alors un travail de détective, un travail particulièrement ardu considérant les bouleversements qu’ont connus la Galicie et la ville de Drohobycz. Grâce à son acharnement paraissent en 1975, en Pologne, les lettres de Bruno Schulz. Elles seront traduites en français et préfacées par Maria Craipeau dans l’édition ci-dessus mentionnée. Ci-joint, un lien sur cet homme extraordinaire, Jerzy Ficowski :

http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/ficowski/Ficowski.pdf

Ci-joint, deux liens. Respectivement : un lien Akadem intitulé « Destin d’un auteur juif inclassable – Bruno Schulz, entre deux mondes »  et  « In the memory of Bruno Schulz – 68 years later » :

http://www.akadem.org/sommaire/themes/culture/litterature/romans-juifs/bruno-schulz-entre-deux-mondes-07-05-2015-70091_402.php

https://www.youtube.com/watch?v=DMU9VNzcu7k

A ma connaissance, personne n’a mieux rendu compte de cette œuvre si singulière que Jerzy Ficowski. Je ne puis que conseiller à ceux qui veulent s’avancer dans ce monde étrange la lecture de « Bruno Schultz – Les régions de la grande hérésie » :

http://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/bruno-schultz-jerzy-ficowski-9782882501356

Pour les germanophones, je conseille les recherches méticuleuses (plusieurs d’entre elles sont consultables en ligne) de Benjamin Geissler dont :

http://www.berlin.de/2013/fileadmin/user_upload/Pressemeldungen/Pressemeldungen_Partner/Die-Bilderkammer-des-Bruno-Schulz-Kurzpraesentation-1-1-12.pdf

 

Olivier Ypsilantis 

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