Signora Auschwitz – N° 11152 (En lisant Edith Bruck) – 2/2

 

 Edith Bruck

Edith Bruck (née le 3 mai 1932 à Tiszabercel, Hongrie)

 

« Et qui a Auschwitz comme locataire dévastateur en soi, n’en accouchera jamais même par l’écriture ou la parole, au contraire il l’alimentera », écrit Edith Bruck dans « Signora Auschwitz ».

Edith Bruck, Signora Auschwitz, a commencé à témoigner vers la fin des années 1970 et elle ne témoigne plus depuis longtemps. Elle témoigna sans remettre en question son devoir — son obéissance —, à la manière d’un soldat chargé d’une mission. Elle apprit à mieux dominer ses émotions mais depuis deux ans (je rappelle que ce livre a été publié en 1999), elle éprouve une profonde lassitude « parce que, pendant que je parlais de ma mère et de mon frère morts dans les chambres à gaz et de mon père mort d’épuisement, certains élèves suivaient le rythme de leur musique dans leurs écouteurs. Ou bien bavardaient, inattentifs, riaient ou s’évadaient l’air ennuyé ».  Mais avec Auschwitz chevillé au corps et certains troubles à caractère psychosomatique, il lui semblait malgré tout préférable de répondre aux invitations des écoles pour y témoigner.

En interrogeant Benjamin, ce déporté, n’ai-je pas agi comme ces écoliers qui cherchaient une lueur, une espérance et, avant tout, qui cherchaient à se rassurer ? Tandis que je lis cet écrit d’Edith Bruck, des conversations que j’ai eues avec lui ne cessent de me revenir ; et je prends note de similitudes, de différences aussi. Le récit de Benjamin, récit pudique et riche en euphémismes — récit dans lequel il décrivait avec luxe de détails le moindre épisode « comique » — m’empêcha pourtant durablement de trouver le sommeil ; et lorsqu’il venait, c’était pour tomber dans le cauchemar. Un jour, je lui posai une question probablement destinée à me rassurer : « Un SS a-t-il eu un geste de compassion à votre égard ? » Benjamin me répondit aussitôt et sans la moindre hésitation. Il me cita trois cas qu’il me détailla, l’un d’eux plus que les autres, celui de ce SS de la Totenkopfverbände qui lui avait rendu son salut, main à la visière. Il faut avoir étudié les règles de discipline dans les KZ pour comprendre ce que ce geste représentait pour un déporté, un Häftling ; c’était un geste de résistance et de compassion. Benjamin : « Par ce geste, ce SS risquait gros », car par ce geste il reconnaissait l’existence humaine de ce KZ-Häftling, il le voyait autrement qu’un Stück. Un SS n’avait en aucun cas à répondre au KZ-Häftling qui se découvrait devant lui : Mütze auf ! Mais un KZ-Häftling qui oubliait de se découvrir devant un SS était abattu sur le champ ou battu à mort. Ce geste a particulièrement sidéré Benjamin, plus encore que celui de ce SS qui au cours d’une marche lui céda un morceau de son casse-croûte. Pour Edith Bruck, l’inoubliable geste de compassion, c’est d’abord ce soldat allemand qui lui demanda comment elle s’appelait, elle qui n’était que le N° 11152.

« Ils (les écoliers) semblaient ne pas s’apercevoir de mes efforts pour faire comprendre que le passé nous concerne pour le présent et le présent pour le futur ». Bien sûr ! Impossible de se débarrasser de l’enfant-monstre conçu à Auschwitz, impossible. Mais avec l’aide du roman, ce subterfuge, cette astuce ? Non, impossible ! Elle essayera pourtant, encore et encore. Edith Bruck multiplie les images en rapport avec son corps, son corps de femme ; et c’est aussi ce qui rend son témoignage si singulier, si différent de celui de son frère-ami — ainsi qu’elle le nomme —, Primo Levi. L’homme que je suis éprouve un certain malaise face à certaines métaphores comme : Auschwitz « occupait aussi mon corps comme la grossesse infinie d’un monstre que je ne pouvais exorciser ni avec mille livres, ni avec mille témoignages » ; mais ce malaise m’ouvre à une compréhension à laquelle aucune considération « savante » ne m’ouvrirait. « Une autre possibilité d’échapper à mon éternelle mauvaise grossesse, tenue en respect à coups de médicaments contre la nausée et les spasmes, était la promesse jamais tenue d’arrêter de témoigner ».

« Après quelques semaines d’une faim inimaginable et de coups reçus pour un oui ou pour un non, on oubliait presque que l’on avait une paire de seins déjà fripés, le ventre creux, le sexe rasé et perdu dans la peau repliée sur les os saillants ». Ce passage m’a replacé dans une conversation avec Benjamin qui, un jour, derrière les barbelés d’Auschwitz, vit passer une colonne de femmes qui n’étaient plus vraiment des femmes, qui auraient pu être des hommes avec cette maigreur squelettique qui indifférenciait jusqu’au regard. « En les voyant, j’ai pensé à des grenouilles » me confia-t-il.

« Je précisais ensuite que, même après, Auschwitz continuait à être quelque chose de castrateur dans les rapports sexuels entre maris, femmes ou amants, trop pleins d’égards vis-à-vis des survivants, même au lit où, enfin, on aurait pu tout oublier. Les hommes gardaient trop nos expériences en mémoire pour être libres et nous libérer. Ils craignaient de nous faire mal, et ce frein qu’était Auschwitz agissait aussi pendant les rapports intimes, il inhibait les instincts, les fantaisies, même les plus inoffensives. Je racontais qu’une fois un homme m’avait confessé que, des années auparavant, il m’avait voulue et désirée ardemment mais que, lorsque, pendant le repas, qui sait comment et pourquoi, il fut question de mon passé, ses intentions et son désir pour moi s’étaient évanouis d’un coup après le seul épisode que j’évoquai ». Je rapporte ce passage car il m’a profondément troublé : je me suis parfois imaginé dans cette situation ; et je sais que l’homme que je suis n’aurait pas réagi autrement… Je le redis, ce livre si incarné jette le trouble ; et ce trouble ouvre à une compréhension autrement plus ample et profonde que ne le ferait n’importe quel discours « savant ».

Edith Bruck ne s’est pas adaptée à Israël où elle est arrivée après une période d’errance,  trois mois après la création de l’État d’Israël. Elle refusa la violence dans laquelle était immergé le pays ; elle refusa de prendre les armes : « Je préférais, sans même très bien savoir pourquoi, être frappée plutôt que de frapper, être tuée plutôt que de tuer ». Elle écrit aussi : « Je pensais et pense depuis toujours que (…) il aurait été préférable d’arriver à la paix, à n’importe quel prix, avec les pays arabes et les Palestiniens ». Je ne suis pas ici pour polémiquer mais cette considération me semble un peu courte. Je n’hésite pas à le dire malgré tout le respect et l’admiration que j’éprouve pour cette grande dame qui dit raisonner de manière exclusivement humaine et non politique. Mais comment faire l’économie du politique et de ses contingences sitôt que l’on passe d’une relation d’individu à individu à une relation de société à société, de peuple à peuple ? Et puis, chère Edith Bruck, je me permets de vous dire un peu tristement que la seule entente possible avec les Arabes et les Palestiniens aurait eu pour conséquence l’effacement de l’État d’Israël ou le rembarquement des Juifs d’Israël. Je ne crois pas forcer la note.

Je le redis, ce livre n’est pas un témoignage stricto sensu sur Auschwitz mais un témoignage sur le témoignage. Il y est question de la tentation toujours repoussée de se soustraire au devoir de témoigner mais aussi de l’espoir de pouvoir enfin sortir de l’enceinte d’Auschwitz grâce au prochain livre. Mais écrire un livre — un roman — sans référence à sa condition de Juive et de rescapée, ne serait-ce pas déjà trahir les assassinés, à commencer par ses parents, sa mère en particulier : « Je pense que ma mère  (…) ne me pardonnerait pas si je cessais pour de bon de la maintenir en vie à travers mes témoignages » ?

Témoigner, ne pas témoigner ou bien une dernière fois, une toute dernière fois, écouter enfin son corps qui veut se défaire de ces engagements auprès d’établissements scolaires. Fuir les questions absurdes de certains élèves, les relents d’antisémitisme, l’indifférence… Mais l’attention et l’émotion de quelques-uns ne suffisent-elles pas à repousser le découragement et la fatigue ?

En 1983, un film-documentaire hongrois produit par l’État (« grâce à l’unique vrai chrétien, l’ami Nemerskürty ») est réalisé sur sa vie, avec retour sur les lieux, dans son village natal, Tiszabercel, à l’Est de la Hongrie. J’aurais aimé le faire figurer ici, en lien, avec sous-titrage ; mais je n’ai pu le trouver en ligne, pas même un extrait.

 
Edith Bruck bis

Signora Auschwitz, née Edith Steinschreiber. 

 

« Signora Auschwitz » s’enrichit de lettres et d’extraits de lettres qu’Edith Bruck a extirpés de ses archives. Ces collages participent à la densité du livre, comme y participe l’interview avec la traductrice, Patricia Amardeil. J’ai choisi de recopier trois extraits de lettres écrites par des Hongrois, suite à la projection du film-documentaire, tant ils m’ont semblé ahurissants (toutes ne sont pas aussi tragicomiques). Faut-il en rire ou en pleurer ? Je ne sais vraiment pas :

1 – « … Moi, j’ai seulement dix-sept ans. Ni mes parents ni l’école ne m’ont jamais enseigné quoi que ce soit du passé. Vous, vous m’avez fait tout comprendre. Comptez sur moi ; à partir d’aujourd’hui, je ne serai plus antisémite… »

2 – « Mon fils est rentré de l’école en larmes parce qu’il avait été traité de Juif. Mon mari lui a demandé sur quel ton cela lui avait été dit et notre enfant, qui à l’époque n’avait que six ans, a répondu que le ton était méchant et qu’être Juif ne devait rien présager de bon. Nous le sommes, mais lui ne le sait pas… Que devons-nous faire ? »

3 – « … Notre fils de onze ans a appris par quelqu’un que nous étions Juifs. Il nous a craché à la figure, il nous a insultés et il s’est échappé de la maison. Vous qui avez le courage de vivre pleinement votre judéité, même si en Europe occidentale la situation est différente de chez nous, donnez-nous un conseil pour récupérer notre fils. »

Auschwitz ne cesse d’habiter son corps de femme. Vouloir se soustraire à l’acte de témoigner ne la soulage guère. Elle écrit : « J’aurais voulu me défendre calmement, revendiquer le droit à exister sans l’éternel devoir de témoigner. Cependant, mes refus, sans doute énoncés maladroitement, ne suffisaient apparemment pas à me faire avorter d’Auschwitz. Après plus d’un demi-siècle de mauvaise grossesse, de cohabitation forcée, il devenait chaque jour plus difficile de refuser les témoignages. » … ne suffisaient apparemment pas à me faire avorter d’Auschwitz… Après plus d’un demi-siècle de mauvaise grossesse… les images dans ce genre émaillent cet écrit et contribuent pour une bonne part à sa tonalité si particulière.

« Signora Auschwitz » se termine sur ces mots : « J’accepte de recommencer. De dire que je suis là pour ceux qui frappent à ma porte, ou à ma mémoire, pour prendre part à mon Auschwitz, conjoint monstre fidèle qui n’admet ni séparation, ni divorce ni silence ». Mon Auschwitz, conjoint monstre fidèle… Et, le plus extraordinaire, un fabuleux retournement, elle s’adresse à ceux qui veulent savoir et qui sont des éclats de lumière (je crois entrapercevoir la silhouette de Rabbi Isaac Ashkenazi Luria et sa théorie des vases brisés), elle se souvient de ce soldat allemand qui voulut savoir son nom : « A l’instar de cet Allemand dont je vous ai parlé et qui voulait savoir mon nom, et de cet autre qui m’avait donné ses gants troués, vous qui voulez savoir, êtes des lumières immanentes, présentes et nécessaires même au plus profond des ténèbres. »

Olivier Ypsilantis

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