Notes griffonnées à Lisbonne – 6/6

 

Genghis Khan Genghis Khan (1155/1162-1227) au fronton du Parlement de la Mongolie, Oulan Bator.

 

Il faut cesser de considérer les Mongols comme l’archétype de la violence et de la destruction. Genghis Khan est progressivement entré dans la galerie des hommes avec lesquels je m’imagine dialoguer. Genghis Khan m’intrigue de plus en plus et je m’efforce de préciser le portrait de ce conquérant au-delà des images convenues, et elles ne manquent pas.

Les tribus nomades unifiées sous son autorité se lancent dans la conquête. Sa mort marque une pause ; puis l’avancée reprend, notamment vers l’ouest. Milieu du XIIIe siècle, les Mongols franchissent de nouveau l’Oxus (Amou-Daria) sous le commandement du prince Houlagou Khan, petit-fils de Genghis Khan, avec l’ordre de conquérir toutes les terres de l’Islam jusqu’en Égypte. Ses armées emportent tout. En 1258, Houlagou Khan s’empare de Bagdad et fait exécuter le calife. Le califat tombe entre ses mains. Le centre légal de l’Islam est frappé à mort. Il est vrai qu’il était entré en décadence avant l’arrivée des Mongols.

Je le redis, trop de préjugés entourent les Mongols. Tout d’abord, les destructions qu’ils ont provoquées ont été exagérées. Elles ne répondaient en rien à un plan systématique, elles étaient de nature ponctuelle et exclusivement stratégique ; et elles cessèrent sitôt que cessèrent les campagnes de conquête. Par ailleurs, n’oublions pas que l’Iran connut sous le règne des Mongols une autre brillante période qui s’ajouta à son antique et prestigieuse histoire. Les conquérants mongols ne manifestèrent tout d’abord aucun intérêt pour l’Islam contrairement aux Turcs, ces nomades d’Asie centrale entrés massivement dans l’aire de l’Islam vers 970 et qui se convertirent sans tarder. Ils appartenaient à la grande tribu des Oguz et étaient appelés « seldjoukides », du nom du clan militaire qui les dirigeait. Forts de leurs traditions guerrières de nomades, les Turcs seldjoukides se montrèrent meilleurs guerriers que les Arabes et les Iraniens et conquirent d’immenses territoires là où les Arabes avaient échoué (soit une grande partie de l’actuel Iran, ainsi que Bagdad, avec incorporation de territoires qui correspondaient à l’actuel Irak, à la Syrie et la Palestine) ; mais surtout, ils s’emparèrent d’une majeure partie de l’Anatolie alors byzantine, restée turque et musulmane jusqu’à aujourd’hui. La prise de Bagdad fut alors considérée par beaucoup comme une libération du joug des Buwayhides chiites — les Seldjoukides étant sunnites.

Genghis Khan et son petit-fils le prince Houlagou Khan, deux hommes qui parvinrent (presque) à libérer le monde de l’emprise musulmane. Que leur mémoire soit honorée ! Les Mongols ne pratiquèrent pas la destruction systématique. Il convient de mettre fin à certains préjugés. Et le monde a besoin d’un nouveau Genghis Khan. On trouvera dans le site mis en lien, et dédié à l’étude du djihad, un texte à méditer intitulé « Reasons for the Mongol attack on Islamdom ». On y trouvera ce passage : « From the seventh to the thirteenth centuries many Persian Zoroastrians, the Persian Nestorian Christians, the Turks, Chinese and the Mongols had nursed within themselves a grievance against the savagery which Muslims used to convert the non-Muslim population of Persia and Central Asia to Islam. » :

http://www.historyofjihad.org/mongolia.html

L’un des premiers royaumes mentionnés de l’Arabie méridionale pré-musulmane est le royaume de Saba ; il remonterait au Xe siècle av. J.-C. Vers 750 av. J.-C., l’un des rois de Saba fait construire le barrage de Ma’rib qui règle durablement la vie agricole du royaume. Il est possible que les Sabéens aient colonisé l’Afrique en profondeur et fondé le royaume d’Abyssine. Vers la fin du Ve siècle av. J.-C., le royaume de Saba est en déclin. Le dernier  souverain de la dynastie des Himyarites est Yūsuf Dhū Nuwas. Ci-joint, deux liens à caractère synthétique sur ce souverain :

http://www.jewoftheweek.net/2012/01/04/jews-of-the-week-abu-kariba/

http://www.jewishencyclopedia.com/articles/5159-dhu-nuwas-zur-ah-yusuf-ibn-tuban-as-ad-abi-karib

En représailles aux persécutions byzantines contre les Juifs, ce souverain promulgue des mesures contre les Chrétiens de son royaume, ce qui a pour effet d’augmenter l’oppression des Juifs tant à Byzance qu’en Éthiopie devenue chrétienne. Une invasion éthiopienne (soutenue par les Chrétiens locaux) met fin au royaume de Saba. Mais la domination éthiopienne ne dure guère. En 575, une expédition venue de Perse réduit sans peine la région à l’état de satrapie sassanide, une domination elle-même éphémère qui cède devant la poussée de l’Islam.

A ses débuts, la littérature musulmane subit de fortes influences chrétiennes et juives. Nombre de matériaux empruntés aux littératures apocryphes et talmudiques ont été incorporés dans la « tradition ». La littérature théologique musulmane se déploie sous l’impulsion du christianisme syriaque puis de la pensée grecque, cette dernière fondamentale en philosophie et dans toutes les sciences. Un immense labeur de traduction des écrits grecs (soit à partir des originaux, soit à partir de leur version syriaque) stimule la connaissance au IXe et Xe siècles. Ce labeur (généralement mené par des Chrétiens et des Juifs) a commencé sous les Omeyyades d’une manière sporadique et individuelle avant d’être organisé et soutenu sous les Abbassides. Parmi ceux qui œuvrèrent, citons Masardjawayh, un Juif de Bassora, traducteur des livres médicaux syriaques et fondateur de la science médicale arabe. Citons aussi Hunayn ibn Ishaq (IXe siècle), un Chrétien de Djoundishapour, traducteur entre autres écrits du corpus des œuvres de Galien et des Aphorismes d’Hippocrate. Les traductions d’Aristote ont influé en profondeur sur la philosophie et les conceptions théologiques de l’Islam.

L’immense influence des civilisations antérieures sur le monde arabo-musulman. Idées juives, zoroastriennes et chrétiennes de prophétie, de religion officielle et légale, d’eschatologie et de mysticisme. Pratiques administratives impériales empruntées aux Byzantins et aux Sassanides. Mais l’influence la plus imposante — et de loin — sur ce monde fut celle de l’hellénisme, en science, philosophie, art et architecture, mais aussi littérature, bien que plus discrètement, une influence si imposante que l’Islam a été décrit à l’occasion comme le troisième légataire de cet héritage, avec le christianisme orthodoxe et le christianisme latin. « Pourtant (ainsi que le fait remarquer Bernard Lewis, dans « The Arabs in History », rédigé au début des années 1940), l’hellénisme de l’Islam était l’hellénisme tardif du Proche-Orient, à demi « orientalisé » par les influences araméennes et chrétiennes ; ce fut un prolongement de l’Antiquité tardive, sans solution de continuité, plutôt qu’une redécouverte du classicisme athénien de la grande époque, comme cela devait se produire plus tard en Occident ».

L’Arabo-musulman, toujours à geindre, à se poser en victime sitôt qu’il n’a pas le vent en poupe. Par exemple, il a compris tous les bénéfices qu’il pouvait retirer de la cause palestinienne, l’antisionisme-antisémitisme étant la chose au monde la mieux partagée. L’Arabo-musulman commence généralement par dénoncer les autres comme responsables de tous ses maux. Cette faiblesse de l’autocritique (et de l’autodérision) explique en partie son affaiblissement progressif. L’Arabo-musulman qui considère l’histoire des Arabes va commencer par accuser les Mongols, grands destructeurs de la civilisation du califat, dévastateurs du monde arabe qui, de ce fait, se retrouvera à la merci de nouveaux envahisseurs, les Turcs Ottomans qui le soumettront jusqu’à la Première Guerre mondiale avant que leur empire ne soit morcelé et ne passe sous le contrôle des Britanniques et des Français.

Le monde arabe eut à subir violences et destructions, comme toutes les civilisations, il n’y a là rien d’exceptionnel. L’Arabe honnête doit reconnaître que la civilisation islamique (dont le monde arabe constitue le cœur historique) était déjà sur le déclin lorsque les Mongols firent irruption au XIIIe siècle. Il ne doit pas oublier que les massacres et destructions causés par ces envahisseurs se limitèrent à l’Irak, que la Syrie fut à peine touchée, que l’Égypte et l’Afrique du Nord furent complètement épargnées. Il ne doit pas oublier que les Mongols ne firent pas que massacrer et détruire. Il ne doit pas oublier que dans l’aire où ils gouvernèrent (soit la moitié Est du Moyen-Orient) les Mongols furent à l’origine d’une ère de prospérité — plus persane qu’arabe, il est vrai.

Toujours à la recherche des « Damnés de la Terre », les de-gauche ne peuvent qu’être sensibles aux jérémiades du Musulman. Orphelins du prolétaire version XIXe siècle, ils ont enfin trouvé un substitut à leur fétiche, un substitut d’autant plus imposant que lorsque le « Palestinien » entre en scène, des masses diverses se trouvent pareillement titillées et communient dans une partouze aux dimensions continentales voire planétaires.

La théorie de Winckler-Caetani (du nom de ces deux chercheurs, Hugo Winckler et Leone Caetani). Ci-joint, un bref exposé intitulé « The Desiccation Theory Revisited » :

https://ifpo.hypotheses.org/1794

Selon celle-ci, les territoires que couvre aujourd’hui l’Arabie auraient été d’une grande fertilité et la terre d’origine des peuples sémitiques. Au cours des millénaires, la sécheresse n’aurait cessé d’augmenter. Le déclin de la production agricole et l’augmentation de la population auraient conduit à des crises de surpopulation et à l’émigration des peuples sémitiques de la péninsule arabique, soit les Assyriens, les Araméens, les Cananéens (Phéniciens et Hébreux, entre autres) et enfin les Arabes vers le « Croissant fertile ». Selon cette thèse, les Arabes des temps historiques seraient le résidu indifférencié laissé par ces migrations.

 

Hugo Winckler

Hugo Winckler (1863-1913)

 

Olivier Ypsilantis

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